C’est fait : un satellite commercial propulsé par une batterie nucléaire tourne désormais autour de la Terre. Le cubesat BOHR de City Labs, lancé par une Falcon 9 de SpaceX, ouvre la voie à une nouvelle génération de missions spatiales capables de fonctionner sans soleil, sans recharge et sans maintenance pendant plus de vingt ans. Une premiere qui pourrait bouleverser l’économie des satellites et accélérer les ambitions lunaires de la NASA.
7 juillet 2026 : une premiere dans l’histoire spatiale
Le mardi 7 juillet 2026, à 7h10 UTC, un booster Falcon 9 a décollé depuis la base de Vandenberg, en Californie, pour sa onzième mission. À son bord, 81 charges utiles dans le cadre du vol de covoiturage Transporter-17 de SpaceX. Parmi elles, le cubesat BOHR (Betavoltaic Orbital High-Reliability), conçu par City Labs, une entreprise fondée en 2005 à Miami.
BOHR a marqué l’histoire en devenant le premier engin spatial nucléaire commercial à obtenir une autorisation de lancement de la FAA, dans le cadre du mémorandum présidentiel NSPM-20 signé en 2019. Une étape réglementaire qui ouvre la porte au déploiement routinier de sources d’énergie nucléaire dans l’espace civil.
La mission Transporter-17 a également franchi un cap : avec 81 charges utiles embarquées, SpaceX a dépassé les 1800 satellites déployés via son programme de covoiturage depuis son lancement. Le booster, qui en était à son onzième vol, a atterri sans incident sur la zone d’atterrissage de Vandenberg, confirmant la fiabilité croissante des réutilisations multiples.
NanoTritium : une batterie qui dure 20 ans sans recharge
Le coeur du satellite repose sur la technologie NanoTritium de City Labs. Le principe : la conversion bêtavoltaïque. Le tritium, un isotope radioactif de l’hydrogène issu des réacteurs nucléaires de type CANDU, émet en se désintégrant des électrons (particules bêta) qu’un semi-conducteur convertit directement en courant électrique. Pas de réaction chimique, pas de pièces mobiles, pas de liquide. Rien qui puisse s’user, fuir ou casser.
Avec une demi-vie de 12,3 ans, le tritium offre une autonomie théorique de plus de vingt ans sans maintenance ni recharge. La batterie fonctionne dans des plages de température allant de -55°C à +150°C, ce qui la rend compatible avec les environnements les plus extrêmes du système solaire. La puissance reste modeste, de l’ordre du microwatt : le cubesat utilise l’énergie solaire pour ses opérations courantes, la NanoTritium étant une charge utile expérimentale dont la mission est de valider son comportement en orbite sur une durée prévue de dix ans.
Cette approche contraste avec les générateurs thermoélectriques à radio-isotopes (RTG) utilisés par la NASA depuis les missions Voyager dans les années 1970. Les RTG convertissent la chaleur du plutonium-238 en électricité, mais nécessitent une ressource stratégique coûteuse et difficile à produire. La technologie bêtavoltaïque, elle, s’appuie sur un sous-produit de l’industrie nucléaire civile accessible commercialement.
Pourquoi l’énergie nucléaire change la donne dans l’espace
L’enjeu dépasse largement la démonstration technologique. Les régions en ombre permanente du pôle sud lunaire, ciblées par le programme Artemis de la NASA, nécessitent des sources d’énergie indépendantes du soleil. Actuellement, tout engin spatial placé dans l’ombre d’un corps céleste doit survivre sur batterie jusqu’au prochain éclairage solaire. Une limitation sévère pour les missions d’exploration durable.
City Labs veut démocratiser l’accès à l’énergie nucléaire spatiale. Le tritium, sous-produit des réacteurs CANDU, est disponible commercialement et nécessite un blindage minimal. L’entreprise est aujourd’hui le seul fabricant au monde à disposer d’une licence générale autorisant la distribution de batteries bêtavoltaïques sans que l’acheteur ait besoin d’une autorisation nucléaire individuelle. Un atout considérable pour les missions commerciales à venir, qui pourront intégrer ces batterie sans passer par des années de procédures réglementaires.
Les implications économiques sont immenses. Les satellites d’observation, de communication et de défense pourraient fonctionner sans panneaux solaires, réduisant leur taille, leur poids et leur coût de lancement. Les missions interplanétaires pourraient emporter des sources d’énergie capables de traverser des années d’obscurité spatiale sans perdre en puissance. Pour les opérateurs de constellations, c’est la promesse de satellites plus compacts et moins coûteux à produire et à lancer.
Une premiere qui en annonce d’autres
Le booster Falcon 9 a atterri sans incident après la séparation, confirmant une fois de plus la fiabilité du lanceur le plus utilisé au monde. Mais c’est bien la charge utile BOHR qui retient l’attention : en démontrant qu’un système nucléaire compact, sûr et approuvé par les régulateurs peut être déployé sur une mission commerciale de routine, City Labs et SpaceX viennent de poser la premiere pierre d’une infrastructure énergétique spatiale qui pourrait alimenter les bases lunaires, les satellites en orbite basse et, un jour, les missions interplanétaires. À l’heure où les besoins en puissance des charges utiles explosent (IA embarquée, capteurs haute résolution), disposer d’une source d’énergie pérenne sans dépendre du soleil change radicalement l’équation du design satellite. Le nucléaire commercial dans l’espace n’est plus un concept. Il orbite déjà.
