Washington soupconne ASML d’avoir laisse fuiter sa machine la plus precieuse vers la Chine. Une machine de lithographie EUV de 180 tonnes, cle de voute de l’industrie des semi-conducteurs, au coeur d’une affaire geostrategique qui tend les relations americano-neerlandaises.
Le secretaire americain au Commerce, Howard Lutnick, a directement interpelle les dirigeants d’ASML lors de plusieurs reunions. Selon Bloomberg, Washington craint qu’un systeme de lithographie par extreme ultraviolet (EUV) ait ete achemine vers la Chine en violation des controles d’exportation. La machine, qui pese pres de 180 tonnes, est la seule au monde capable de graver les composants les plus avances de l’industrie electronique.
Chaque systeme EUV represente un exploit d’ingenierie : plusieurs centaines de milliers de pieces, des chaines d’approvisionnement reparties sur trois continents, et des annees d’assemblage. Leur prix depasse les 350 millions d’euros pour les versions High-NA les plus recentes. Sans ces machines, impossible de produire les puces 3nm de TSMC, les GPU Blackwell de NVIDIA ou les SoC Apple. Derriere chaque modele d’IA, chaque smartphone premium et chaque infrastructure cloud, il y a une technologie controlee par une seule entreprise europeenne.
Concretement, la lithographie EUV utilise une lumiere d’une longueur d’onde de 13,5 nanometres, obtenue en vaporisant des gouttelettes d’etain avec un laser ultra-puissant. Ce processus, qui se deroule dans une chambre a vide sous vide pousse, permet de graver des motifs de quelques nanometres sur des wafers de silicium. Une technologie tellement complexe qu’ASML a mis plus de vingt ans a la rendre industrialisable.
ASML claque la porte, les Pays-Bas serrent les rangs
Face aux accusations americaines, ASML a reactive fermement. L’entreprise neerlandaise affirme n’avoir jamais livre de systeme EUV en Chine, et precise que l’interdiction s’etend a tout composant, module ou equipement specifiquement concu pour ces machines. La direction assure adapter continuellement ses activites pour se conformer aux evolutions reglementaires internationales.
Le ministere neerlandais des Affaires etrangeres a rappele de son cote que chaque exportation d’equipement de fabrication de puces est soumise a licence, basee sur la reglementation europeenne completee par des mesures nationales. Une politique appliquee rigoureusement, insiste La Haye, qui ne semble pas apprecier d’etre placee sur la sellette par Washington.
La guerre des puces en quatre actes, acte IV
Cette affaire illustre l’escalade de la strategie americaine de containment technologique. Depuis 2019, Washington a franchi quatre etapes : d’abord limiter l’acces de la Chine aux semi-conducteurs les plus avances, puis cibler Huawei et les concepteurs de puces, ensuite restreindre les accelerateurs IA de NVIDIA et AMD, et desormais controler les moyens de production eux-memes.
ASML occupe une position sans equivalent dans l’histoire industrielle. Comme le rappelle frenchweb.fr, la societe neerlandaise est plus dominante sur la lithographie avancee que ne l’etait Intel sur les microprocesseurs a son apogee ou Microsoft sur les systemes d’exploitation dans les annees 1990. Une dependance qui devient un irritant strategique pour Washington, d’autant que les principaux logiciels de conception, les architectures de calcul et les fournisseurs de cloud sont tous americains, sauf ASML.
20 % de CA en Chine : le dilemme neerlandais
La Chine represente environ 20 % du chiffre d’affaires d’ASML en 2026. Pour Washington, chaque dollar genere a Pekin contribue a renforcer un ecosysteme industriel que les Etats-Unis cherchent precisement a ralentir. Mais du point de vue europeen, la situation est plus nuancee : les industriels du continent considerent que leur role est d’appliquer les reglementations, pas de mener une guerre geopolitique definie ailleurs.
Cette divergence de lecture explique les tensions croissantes. ASML depend juridiquement des autorites neerlandaises, ses licences d’exportation sont delivrees a La Haye, et ses interets industriels ne coincident pas toujours avec ceux de Washington. L’administration Trump a d’ailleurs propose en avril un projet de loi visant a contraindre ses allies a aligner leurs controles d’exportation sur les siens, ciblant explicitement les machines-outils produites par la firme neerlandaise.
Et si la Chine avait deja sa machine ?
En decembre 2025, des scientifiques chinois menes par d’anciens ingenieurs d’ASML ont mis au point un prototype de machine EUV, selon Les Numeriques. Meme si Washington ne dispose pas de preuves publiques d’une presence effective d’un systeme EUV en Chine, les progres des industriels locaux sont bien reels et inquietants pour l’administration americaine.
Huawei continue d’ameliorer ses capacites de production, les fondeurs chinois augmentent progressivement leurs rendements, et des alternatives locales aux equipements occidentaux emergent. Le veritable probleme n’est peut-etre pas ASML mais le constat que la Chine progresse quoi qu’il arrive. Comme le resume frenchweb.fr, ce qui se joue autour d’ASML pourrait prefigurer la maniere dont Washington entend gerer les technologies critiques pour la prochaine decennie. Et pour l’Europe, la question est tout aussi existentielle : jusqu’ou est-elle prete a aligner sa politique industrielle sur les objectifs strategiques americains ?
