Alors que la France suffoque sous une canicule historique, le principal lobby europeen des datacenters a choisi son moment pour proposer de relancer les energies fossiles sur le Vieux Continent. Motif : l’IA a besoin de jus, et le climat attendra.
Lex Coors, president de l’EUDCA (European Data Centre Association), une organisation qui represente entre autres Amazon, Google et Microsoft, a appele la semaine derniere a Bruxelles a faire des « compromis » sur les objectifs de developpement durable europeens. Son argument : la « competitivite, la souverainete et la rapidite » doivent primer sur les engagements climatiques. L’information, rapportee par Politico puis reprise par Les Numeriques, tombe au pire moment pour la credibilite du secteur.
Selon les termes exacts du responsable, l’infrastructure energetique europeenne « n’est pas apte » a repondre a la demande croissante des centres de donnees destines a l’intelligence artificielle. Les energies renouvelables deja en circulation seraient « trop dependantes des conditions meteorologiques » pour soutenir le rythme de developpement de l’IA. La solution ? Relancer le charbon et le gaz, quitte a decarboner « plus tard ».
Quand le Texas donne le ton
Cette proposition n’est pas sortie de nulle part. Aux Etats-Unis, le playbook est deja bien rode : des usines a gaz et des mines de charbon ont ete remises en activite pour alimenter, entre autres, les datacenters d’Elon Musk. Malgre les promesses repetees d’OpenAI, de Microsoft et des autres geants de la tech, le gros de l’energie utilisee outre-Atlantique pour les datacenters provient encore de sources fossiles. L’EUDCA ne fait qu’importer ce modele en Europe, avec une couche de com’ sur la souverainete numerique.
Le timing est d’autant plus maladroit que la France vit actuellement l’une des vagues de chaleur les plus extremes de son histoire, avec plus de 24 000 passages aux urgences lies a la canicule selon les derniers chiffres de sante publique. Proposer des centrales a charbon pour faire tourner ChatGPT pendant que les hopitaux sont satures par la chaleur releve d’un sens du timing qu’on qualifiera d’audacieux.
Bruxelles a deja commence a ceder
Ce qui inquiete, c’est que le glissement a deja commence. La Commission europeenne a assoupli ces derniers mois les obligations de transparence sur les emissions des datacenters. En France, les centres de donnees ont ete promus au rang d’infrastructures « d’interet national majeur », un statut qui leur evite des phases d’audits ecologiques jugees « encombrantes ». Autrement dit, le contournement du cadre environnemental est deja en marche, avant meme que le lobby ne l’ait formellement demande.
L’ADEME (Agence de la transition ecologique) avait prevenu il y a quelques mois que la strategie de developpement francaise des datacenters etait deja « incompatible avec l’accord de Paris ». Ce constat date d’avant la proposition de l’EUDCA. Si on y ajoute un retour aux energies fossiles, l’incompatibilite devient une rupture assumee.
La mecanique est connue : on declare une technologie d’interet national majeur pour accelerer les implantations, on reduit les controles environnementaux, puis on argue que la demande energetique explose et qu’il faut bien la satisfaire par tous les moyens disponibles. Une boucle qui se mord la queue et dont le climat fait les frais a chaque iteration.
Le front du refus s’organise
En face, le Bureau europeen de l’environnement (EEB) pousse la Commission a « tenir ses positions ». Sa ligne est simple : les datacenters doivent « participer a l’effort de decarbonation plutot que de le saboter ». Une position qui a le merite de la clarte, mais qui se heurte a un rapport de force defavorable : les GAFAM pesent autrement plus lourd dans les couloirs de Bruxelles qu’une federation d’ONG environnementales.
Nvidia, de son cote, a tente de calmer le jeu en devoilant la semaine derniere a la London Climate Week un systeme de refroidissement liquide en boucle fermee cense eliminer toute consommation d’eau des datacenters. Une promesse technologique seduisante sur le papier, mais qui ne repond pas a la question energetique de fond. Refroidir sans eau ne sert a rien si l’electricite qui alimente les GPU vient d’une centrale a charbon.
La feuille de route europeenne pour la numerisation et l’IA dans le secteur de l’energie, citee par Lex Coors lui-meme, prevoit des avancees. Mais le president de l’EUDCA estime que les projets annonces pourraient « prendre du retard ». C’est l’argument classique du lobby tech : la regulation est trop lente, donc contournons-la.
Le calcul est transparent : faire monter la pression sur Bruxelles en agitant le spectre du decrochage technologique face aux Etats-Unis et a la Chine. Mais le prix a payer serait un renoncement climatique europeen au nom d’une course a l’IA dont les benefices reels pour les citoyens restent a demontrer. Comme le rappellent regulierement les climatologues, on ne negocie pas avec la physique, et aucun framework d’IA ne fera baisser la temperature du thermostat terrestre.
