Nvidia a profité de la London Climate Week pour dévoiler son architecture DSX, un système de refroidissement liquide en boucle fermée qui promet d’éliminer la consommation d’eau de ses futurs datacenters. L’annonce est impressionnante. Le problème, c’est qu’elle ne couvre qu’un quart du vrai bilan hydrique.
45°C, boucle fermée : la mécanique du DSX
Le 21 juin, Nvidia a présenté le Vera Rubin DSX, son nouveau design de référence pour les « usines à IA ». Le principe tient en une phrase : un circuit fermé où un mélange d’eau (75 %) et de propylène glycol (25 %) circule au contact direct des puces, entre à 45 °C et ressort à 55 °C. La chaleur est dissipée via des radiateurs secs extérieurs, sans passer par une tour d’évaporation. Pas un litre d’eau ne s’échappe de la boucle, remplie une fois pour toute la durée de vie de l’installation.
Josh Parker, directeur du développement durable chez Nvidia, a même déclaré à Axios que « le problème de la consommation d’eau des datacenters est en grande partie résolu ». Steve Solomon, vice-président ingénierie data centers chez Microsoft, confirme que l’architecture élimine les refroidisseurs mécaniques dans la plupart des climats, y compris en Arizona. La puissance grimpe à 190-230 kW par rack, soit près du double des meilleures installations Blackwell actuelles, sans groupe froid et sans eau perdue.
Nvidia n’a pas inventé le refroidissement à 45 °C. Lenovo et HPE proposent déjà des architectures similaires. Mais l’entreprise pousse la logique plus loin en supprimant tout recours à l’eau externe, et surtout en l’intégrant dans son design de référence à grande échelle. La température de sortie, autour de 55 °C, reste suffisante pour alimenter des réseaux de chaleur urbains, chauffer des piscines ou des serres agricoles. En France, certaines installations valorisent déjà la chaleur fatale des datacenters pour des usages collectifs, et le DSX ouvre les mêmes perspectives d’économie circulaire. Nvidia chiffre l’économie potentielle à 2,6 millions de gallons par mégawatt et par an sur site, un argument de poids face aux régulateurs.
La part d’ombre de la promesse
Le hic, c’est le périmètre. Le refroidissement direct ne représente qu’un quart à un tiers de l’empreinte eau totale d’un datacenter. Le reste provient de la production d’électricité. Les centrales à gaz consomment environ 1,2 litre d’eau par kilowattheure produit ; les centrales à charbon, autour de 2 litres. Or les énergies fossiles fournissent encore près de 60 % de l’électricité des datacenters mondiaux, selon l’AIE.
Les chiffres du Lawrence Berkeley National Laboratory donnent le vertige : en 2023, les datacenters américains ont consommé environ 17 milliards de gallons d’eau en usage direct, contre 211 milliards en eau indirecte liée à leur alimentation électrique. Nvidia résout la petite part de l’équation. Les radiateurs secs perdent en outre en efficacité dans les climats chauds et arides. Pour un datacenter à Singapour ou dans le Nevada en plein été, un appoint de refroidissement mécanique reste nécessaire, ce que Nvidia reconnaît pour les « rares » climats extrêmes.
Seules les nouvelles installations Rubin bénéficieront du DSX. Les datacenters existants resteront sur l’ancien modèle pendant des années, et Nvidia refuse de communiquer sur les coûts de déploiement, un paramètre déterminant pour l’adoption massive par les opérateurs.
L’Europe veille, les clients trancheront
L’annonce tombe dans un contexte réglementaire qui n’a rien d’un décor. La Commission européenne a présenté le 3 juin son paquet sur l’efficacité énergétique des datacenters, avec un système de notation couvrant explicitement la consommation d’eau et un objectif de neutralité carbone du parc d’ici 2030. En France, la loi DDADUE oblige depuis le 1er janvier 2026 les sites de plus de 500 kW à déclarer chaque année leur consommation d’eau, sous peine d’une amende pouvant atteindre 50 000 euros par datacenter. Une architecture qui supprime structurellement l’eau devient, dans ce cadre, un argument commercial autant qu’une réponse technique.
Nvidia vend des serveurs. Ce sont ses clients hébergeurs qui devront rendre des comptes aux régulateurs. L’Europe chiffre à 200 milliards d’euros les investissements nécessaires pour tripler sa capacité de datacenters d’ici 2036, tout en restant dépendante des fournisseurs américains pour les architectures censées tenir ses objectifs environnementaux. Combien d’opérateurs adopteront le DSX dépendra autant des coûts que de la pression réglementaire.
Parker reconnaît lui-même, dans un billet de blog, que « les charges de travail IA ne deviennent pas plus légères ». Une façon polie d’admettre que les gains d’efficacité serviront d’abord à absorber la croissance, et que l’empreinte absolue pourrait continuer d’augmenter malgré tout. La question de l’eau dans les datacenters IA ne sera pas tranchée parce que Nvidia l’a proclamé à la veille d’un sommet climatique. Elle le sera quand les déploiements à grande échelle auront confirmé les chiffres en conditions réelles, et quand les régulateurs européens auront vérifié si la promesse tient à l’été méditerranéen.
