La Commission européenne s’apprête à rendre contraignante l’ouverture d’Android aux services d’intelligence artificielle concurrents de Gemini. Google devra aussi partager ses données de recherche avec les moteurs rivaux et les chatbots IA. La décision finale tombe le 27 juillet, et les amendes promettent d’être historiques.
Depuis janvier 2026, la Commission mène deux procédures parallèles contre Google au titre du Digital Markets Act (DMA). La première, fondée sur l’article 6(7), cible l’interopérabilité d’Android avec les services d’IA tiers. La seconde, sur l’article 6(11), concerne le partage des données de recherche avec les concurrents. Les consultations publiques sont closes, les conclusions préliminaires ont été transmises à Google le 27 avril, et la décision finale est en préparation pour le 27 juillet.
Le cœur du dossier tient dans une asymétrie technique devenue structurelle : sur un téléphone Android, Gemini est intégré au système d’exploitation. Un appui long sur le bouton principal l’active. Il peut lire l’écran, comprendre le contexte, interagir avec les autres applications, envoyer un e-mail, commander un repas, partager une photo. ChatGPT, Claude ou tout autre assistant IA reste cantonné au statut d’application tierce, sans accès aux mêmes ressources système.
Quatre exigences techniques pour casser le monopole
L’article 6(7) du DMA interdit au contrôleur d’accès de favoriser ses propres services. La Commission a détaillé quatre exigences que Google devra satisfaire : permettre aux IA concurrentes de se déclencher par leur propre mot-clé vocal (« Hey ChatGPT » ou équivalent), leur donner accès aux mêmes points d’entrée système que Gemini, leur autoriser la lecture du contexte à l’écran et l’exécution d’actions dans les applications tierces, et leur garantir un accès suffisant aux ressources matérielles et logicielles pour offrir une réactivité comparable. En clair : à défaut de pouvoir retirer Gemini du système, Bruxelles impose que tout le monde joue avec les mêmes armes.
La seconde procédure, plus large encore, vise l’article 6(11) du DMA. Google détient environ 95 % du marché européen de la recherche en ligne. Les données de requêtes, de clics, de classement et de consultation que cette position génère sont impossibles à reproduire à une échelle comparable par un concurrent. La Commission exige que Google partage ces données anonymisées avec les moteurs de recherche concurrents et les chatbots IA, selon des conditions équitables et non discriminatoires.
L’extension la plus significative concerne les chatbots IA. La Commission a requalifié en 2026 tout service remplissant une fonction équivalente à la recherche comme destinataire éligible de ces données. ChatGPT, Claude, Perplexity ou tout autre assistant capable de répondre à des requêtes informationnelles pourraient donc y accéder. La spécification définit au niveau du champ quelles données doivent être transmises, selon quelle méthode d’anonymisation, à quel prix et sous quel régime d’audit.
Trajectoire de collision
Cette décision arrive au moment où Google achève la transition d’Android de Google Assistant vers Gemini, entamée en 2025 et finalisée en mars 2026. Chaque mise à jour d’Android approfondit l’intégration de Gemini dans le système. La Commission et Google avancent sur une trajectoire de collision : l’un enracine, l’autre ordonne d’ouvrir. Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la souveraineté technologique, a déclaré que « l’interopérabilité est la clé pour libérer tout le potentiel de ces technologies ». Google a répondu que ces mesures pourraient « compromettre la vie privée, la sécurité et l’innovation » des utilisateurs d’Android.
Jusqu’à 30 milliards d’euros d’amende
Si Google ne se conforme pas aux mesures une fois adoptées, la Commission pourra engager une procédure de non-conformité assortie d’amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d’affaires mondial, soit plus de 30 milliards d’euros pour Alphabet. Un montant qui ferait passer les amendes précédentes (4,1 milliards en 2018 pour abus de position dominante sur Android) pour de la petite monnaie réglementaire.
La réaction du géant de Mountain View ne s’est pas fait attendre. Google a déjà entamé des discussions avec les équipes de la Commission pour tenter d’adoucir certaines des mesures les plus contraignantes, arguant des risques en matière de sécurité et de protection des données personnelles. Mais l’élan réglementaire européen, porté par des années de procédures et une jurisprudence favorable, laisse peu de place aux compromis.
Apple elle-même est intervenue en mai 2026 pour défendre Google contre ces mesures, invoquant des « risques profonds » pour la vie privée des utilisateurs. Un rapprochement inattendu entre les deux rivaux historiques face au rouleau compresseur réglementaire de Bruxelles. Une coalition défensive qui en dit long sur l’ampleur du séisme que la décision du 27 juillet pourrait provoquer dans l’industrie mobile européenne, entre opportunités pour les concurrents de Gemini et incertitudes pour les utilisateurs.
Google contrôle environ 65 % du marché européen des systèmes d’exploitation mobiles. La décision du 27 juillet déterminera si ce verrou technologique saute, ou si l’ouverture d’Android aux IA concurrentes devient le nouveau champ de bataille du droit de la concurrence numérique en Europe.
