Un rapport de l’Assemblee nationale vient quantifier l’empreinte thermique des centres de donnees : +2 °C en moyenne sur un rayon de 10 km, avec 340 millions de personnes potentiellement exposees aux « ilots de chaleur numeriques ».
2 °C de plus dans un rayon de 10 km
Les centres de donnees ne sont pas seulement energivores : ils rechauffent bel et bien leur voisinage. C’est l’une des conclusions du rapport de la commission d’enquete parlementaire sur les dependances structurelles et les vulnerabilites systemiques dans le secteur du numerique, publie en juillet 2026. Selon ce texte, chaque datacenter cree un effet d’ilot de chaleur capable d’augmenter la temperature locale de 2 °C en moyenne, avec un impact mesurable jusqu’a 10 km a la ronde. L’etude, relayee par la paleoclimatologue Valerie Masson-Delmotte, se base sur des releves satellitaires qui notent que 340 millions de personnes pourraient etre concernees par l’apparition de ces « ilots de chaleur numeriques ».
Si la methodologie est discutee, ces effets de panache thermique etant potentiellement autant provoques par l’artificialisation des sols que par l’exploitation des serveurs eux-memes, le constat politique est sans appel. L’ancienne copresidente du GIEC alerte sur un risque de renforcement du stress thermique : ces structures « pourraient exacerber l’assechement des sols et de la vegetation », souligne le rapport. En pleine canicule estivale, l’Assemblee nationale met en garde contre l’urbanisation massive que genere la course a l’IA.
32 TWh en 2035, 50 TWh en 2050
Cote energie, le constat est plus nuance mais tout aussi preoccupant. L’operateur RTE estime que la France dispose d’une production electrique bas-carbone suffisante pour alimenter simultanement la decarbonation des transports, de l’industrie et du batiment, ainsi que le developpement des datacenters. « Le risque de cannibalisation avec d’autres usages serait faible », explique RTE, la montee en puissance etant jugee progressive et certains projets ne devant « vraisemblablement pas se concretiser ».
Reste que les projections donnent le vertige : la demande en energie des centres de donnees pourrait atteindre 32 terawattheures (TWh) en 2035, puis 50 TWh en 2050. A titre de comparaison, l’electricite totale consommee en region Normandie etait de 26,5 TWh en 2024. Et malgre un surplus au niveau national, des tensions locales existent deja en Ile-de-France, en Lorraine, dans la zone de Valenciennes-Maubeuge, ainsi qu’en Auvergne-Rhone-Alpes et en Normandie. « Ce n’est pas parce qu’on a un surplus au niveau national qu’on ne peut pas avoir de conflits a l’echelle locale sur l’usage de l’electricite », a souligne Lou Welgry, secretaire general de Data for Good, lors d’une audition.
613 groupes electrogenes pour un seul projet
Le rapport pointe egalement un angle mort souvent ignore : l’impact des groupes electrogenes de secours. Sur le futur Campus IA de Fouju (Seine-et-Marne), projet phare qui doit s’etendre sur 90 hectares d’anciennes terres agricoles, ce sont 613 groupes electrogenes qui sont prevus pour garantir la continuite des serveurs. « Cela represente 4,6 MWth de puissance installee, soit davantage que le parc thermique d’EDF sur l’ensemble de la France metropolitaine », note le texte. Le projet devrait requisitionner un peu plus d’un gigawatt de puissance electrique.
Ces generateurs ne fonctionnent pas qu’en cas de panne : ils doivent etre testes chaque mois, une heure par appareil, pour la maintenance. Rien que pour ce projet, ces tests mensuels pourraient generer 3 % d’oxydes d’azote (NOx) supplementaires par an dans l’atmosphere, selon Valerie Masson-Delmotte. Sans compter les fuites de fluides frigorigenes, « loin d’etre negligeables » selon le texte. Des precedents existent : le datacenter des Ulis, dans l’Essonne, a fonctionne sur groupes electrogenes pendant 270 heures en novembre 2020.
Un moratoire sur les datacenters non souverains ?
Face a ce constat, la rapporteure de la commission d’enquete, Cyrielle Chatelain, presidente du groupe Ecologiste et Social a l’Assemblee nationale, appelle a un moratoire sur les datacenters qui ne contribuent pas a la souverainete numerique francaise. « Il n’est pas acceptable que les hyperscalers s’approprient nos terres, notre energie et captent ainsi la majeure partie de la valeur creee », a-t-elle declare. Elle preconise egalement un controle public des investissements dans les infrastructures critiques de donnees.
La commission d’enquete releve aussi que la consommation d’eau des datacenters pour le refroidissement des serveurs aggrave les tensions hydriques locales, dans un contexte de secheresses estivales recurrentes.
La croissance fulgurante du secteur du cloud et de l’IA pousse pourtant les pouvoirs publics a multiplier les projets, dans un equilibre de plus en plus difficile entre attractivite economique, independance numerique et imperatifs climatiques. Avec des temperatures estivales qui frolent deja les records et des episodes caniculaires de plus en plus frequents, la question n’est plus seulement technique : elle devient strategique pour l’amenagement du territoire francais. Le debat francais rejoint une preoccupation mondiale : aux Pays-Bas et a Singapour, des restrictions locales d’implantation ont deja ete imposees aux exploitants de datacenters.
