Changer de logiciel ne suffit pas si les documents continuent de parler la langue de Microsoft. Le rapport Latombe-Chatelain epingle les dependances numeriques de la France, mais la Document Foundation met en garde : le verrouillage le plus durable n’est pas dans l’OS, il est dans le format de fichier.
La commission d’enquete sur les dependances numeriques de l’Assemblee nationale a rendu ses conclusions le 15 juillet, et le constat est sans appel. 80 % des achats de logiciels du secteur public sont captes par des editeurs americains. Microsoft a facture 115 millions d’euros aux ministeres en 2025. L’objectif affiche par le rapport Latombe-Chatelain : basculer les marches publics vers l’open source d’ici 2030 et bannir Microsoft des ecoles. Mais pour Italo Vignoli, cofondateur de la Document Foundation et porte-parole de LibreOffice, changer de systeme d’exploitation ne resout qu’une partie du probleme.
Format verrou : le detail qui tue
Dans un billet publie le 17 juillet, Vignoli denonce ce qu’il appelle le verrouillage par le format. Les formats DOCX, XLSX et PPTX introduits avec Office 2007 ont ete normalises ISO sous le nom OOXML. Mais la version utilisee par defaut dans Microsoft Office, dite Transitional, regorge de comportements herites et d’extensions non documentees propres au code source de l’editeur. Une variante plus propre, OOXML Strict, existait en theorie, mais elle a ete reloguee au fond des menus avant de disparaitre de certaines versions d’Office. Vignoli resume : un standard qu’une seule implementation respecte integralement est, d’un point de vue fonctionnel, un format proprietaire avec un certificat de normalisation.
Concretement, une presentation PowerPoint ouverte dans un autre logiciel perd ses alignements. Ses puces se decalent, ses tableaux se deforment. Le contenu est la, mais le document, lui, n’est plus le meme. Cette friction silencieuse pousse systematiquement les agents publics, les entreprises et les particuliers a revenir vers l’ecosysteme Microsoft, meme quand ils ont fait l’effort de migrer leur poste de travail vers Linux ou vers une suite libre.
Gendarmerie : vingt-deux ans de Linux, zero independance
La gendarmerie nationale illustre parfaitement le paradoxe. Elle a bascule sur Linux des 2004 et revendique 534 millions d’euros d’economies. En interne, ses agents utilisent le format ouvert ODF (Open Document Format) natif de LibreOffice. Mais chaque echange avec la Justice, les prefetures ou d’autres administrations implique une conversion vers les formats Microsoft. Ces conversions sont source de frictions documentees par les services eux-memes : tableaux qui sautent, polices remplacees, mise en page deformee. Tant que les tribunaux envoient du DOCX aux avocats et que les hopitaux echangent des formulaires en XLSX, la dependance persiste, meme sur des postes tournant sous Linux.
Un standard a deux vitesses
Le coeur du probleme est technique. OOXML Transitional incorpore des elements qui n’existent que dans le code source d’Office : des comportements herites de versions anterieures, des extensions non documentees, des specificites de rendu qui font qu’un meme fichier s’affiche differemment selon le logiciel qui l’ouvre. Pour la Document Foundation, cette normalisation de facade est un leurre. Le verrou n’est pas un cadenas ni une interdiction technique, ecrit Vignoli, mais une friction silencieuse et persistante qui fait paraitre tout travail hors de l’ecosysteme Microsoft legerement bancal, legerement peu fiable.
L’Allemagne a tranche depuis mars 2026 : l’ODF est devenu le format obligatoire dans son administration federale. Le Deutschland-Stack, le socle numerique souverain allemand, impose desormais le format ouvert pour tous les echanges administratifs. De son cote, l’Europe explore des alternatives aux suites Microsoft, de Nextcloud Hub a Collabora Online, pour reduire la dependance au logiciel proprietaire. Ces initiatives contrastent avec la situation francaise : le rapport Latombe-Chatelain aborde la question du format d’echange de maniere marginale, alors que c’est precisement la que le verrouillage se joue au quotidien.
Memoire institutionnelle sous tutelle
La question depasse la simple compatibilite bureautique. Vignoli pose le probleme dans toute sa dimension politique : un gouvernement qui archive ses documents officiels dans un format controle par une entreprise privee a, strictement parlant, delegue la garde de sa memoire institutionnelle a cette entreprise. Les archives nationales, les debats parlementaires, les decisions de justice : tout cela circule quotidiennement dans des fichiers dont le format detaille est, de fait, la propriete intellectuelle d’une societe americaine. Le rapport de l’Assemblee nationale estime a 1,5 milliard d’euros par an le cout des logiciels extra-europeens dans l’administration, un montant qui ne prend meme pas en compte le cout indirect de cette dependance sur le long terme.
Le rapport Latombe-Chatelain recommande de bannir Microsoft des ecoles et de migrer vers LibreOffice, avec un objectif de 100 % open source dans l’administration d’ici 2030. Mais tant que la France n’imposera pas l’ODF comme format obligatoire de ses echanges administratifs, la migration vers le libre restera un chantier inacheve. La gendarmerie l’a compris il y a vingt-deux ans. Le reste de l’administration commence a peine a mesurer l’ampleur de la tache.
