Après neuf ans à protéger la sécurité d’Android pour des milliards d’utilisateurs, René Mayrhofer a démissionné de Google. Le directeur de la sécurité plateforme Android ne supporte plus le virage militaire de son employeur. Et il l’a dit haut et fort.
Un contrat avec le Pentagone, la goutte de trop
Fin avril 2026, Google signe un accord avec le département américain de la Défense, rebaptisé « Ministry of War » par Mayrhofer dans sa lettre de démission. L’accord autorise le Pentagone à utiliser les modèles d’IA de Google, Gemini en tête, pour des travaux classifiés, de la planification d’opérations militaires et du renseignement.
La clause qui a tout déclenché : « any lawful purpose ». Le contrat ne fixe aucune limite de périmètre. Pour un gouvernement américain que Mayrhofer estime avoir « violé à plusieurs reprises le droit international », cette formulation ouvre la porte à tout, y compris la surveillance de citoyens européens.
Dans sa lettre publiée le 18 mai sur son blog personnel, le chercheur autrichien est sans détour : « Ce deal implique que les produits Google seront probablement utilisés directement contre moi et les miens. Dans ce contexte, je ne vois pas comment je pourrais ne pas démissionner. »
« Don’t Be Evil » : l’épitaphe d’un mantra
Mayrhofer a rejoint Google en 2017. À l’époque, le fameux « Don’t Be Evil » n’était pas encore une private joke interne, c’était la boussole affichée des équipes. Il en a fait sa ligne de conduite : chiffrement complet des appareils Android 10 par défaut, sauvegarde chiffrée de bout en bout, résistance aux attaques internes, des protections pensées pour que Google lui-même ne puisse pas les casser, que l’utilisateur soit une célébrité ou un réfugié.
Le 12 juin, il annonce publiquement sa démission. Son préavis court jusqu’au 31 août. Selon Business Insider, il est le plus haut cadre de Google à franchir le pas sur ce dossier.
La rupture ne date pas du contrat Pentagone. En février 2025, Google a discrètement supprimé la section « usages proscrits » de ses principes éthiques sur l’IA. Mayrhofer raconte : « Rien de tout cela n’est débattu ni communiqué au sein de l’entreprise. Les décisions sont prises par le sommet, point. »
Project Maven, le remake
Pour les vétérans de Google, ce scénario a un air de déjà-vu. En 2018, des milliers d’employés s’étaient rebellés contre Project Maven, un contrat d’analyse d’images de drones pour le Pentagone. Mayrhofer avait signé la pétition interne. Google avait reculé, publié des engagements publics, promis qu’aucune IA ne servirait à fabriquer des armes ni à surveiller massivement.
Sept ans plus tard, ces engagements ont disparu sans un mot.
La différence cette fois ? L’IA générative est au cœur du réacteur. Gemini n’est pas un outil d’analyse d’images marginal, c’est le produit phare de Google en 2026. L’échelle du contrat militaire n’a rien à voir avec 2018.
Andreas Kirsch, chercheur chez Google DeepMind, s’était dit « incroyablement honteux » de la décision en avril, rapporte Business Insider. Mais Kirsch est resté. Mayrhofer, professeur titulaire à l’université Johannes Kepler de Linz, avait cette liberté que d’autres n’ont pas : il ne dépend pas financièrement de Google.
Neutralité carbone, même combat
La boussole morale, ce n’est pas que le Pentagone. Mayrhofer épingle aussi l’abandon discret des objectifs de neutralité carbone de Google, conséquence directe de l’explosion énergétique des modèles d’IA. Les émissions du groupe ont bondi de 50 % en cinq ans. « La direction a tranquillement abandonné les objectifs de neutralité carbone à cause de la consommation énergétique des modèles d’IA », écrit-il.
Un détail qui en dit long sur la verticalité des décisions : le PDF original des principes éthiques de 2018 n’est plus accessible que via la Wayback Machine. Google n’a même pas laissé une archive publique de ses propres promesses.
Tranche d’éthique dans un monde de code
Mayrhofer ne part pas en claquant la porte avec fracas. Il continue à bosser sur le chiffrement de bout en bout, l’identité numérique respectueuse de la vie privée, la sécurité des systèmes embarqués, les briques techniques qui protègent encore les utilisateurs, même quand la direction dérive. Il précise d’ailleurs que les équipes sécurité et vie privée d’Android restent dédiées et compétentes.
Sa conclusion est un mélange de tristesse et d’espoir têtu : « J’espère désespérément que la direction de Google retrouvera sa boussole morale. D’ici là, vous allez me manquer. »
On attend toujours la réponse de Sundar Pichai.
