Les cinq poids lourds du paiement mobile en Europe viennent de sceller une alliance historique : Wero (France), Bizum (Espagne), Bancomat (Italie), MB WAY (Portugal) et VippsMobilePay (pays nordiques) fusionnent leurs forces pour créer un réseau de 130 millions d’utilisateurs, affranchi des géants américains Visa et Mastercard.
Le paysage des paiements en Europe est en train de basculer. Ce vendredi 19 juin 2026, cinq des plus grandes applications de paiement du continent ont annoncé leur union au sein d’une infrastructure commune. L’objectif : offrir une alternative souveraine aux réseaux américains qui dominent le secteur depuis des décennies. Cette annonce marque un tournant dans la stratégie numérique européenne, longtemps confrontée à la difficulté de faire émerger des champions capables de rivaliser avec les géants de la Silicon Valley.
L’alliance repose sur la création d’un hub central d’interopérabilité, dont la structure juridique sera établie au premier semestre 2026. Concrètement, un utilisateur français de Wero pourra transférer de l’argent à un ami espagnol sur Bizum avec la même simplicité qu’un virement domestique. Aucune donnée financière ne traversera l’Atlantique.
130 millions d’utilisateurs, 13 pays, un réseau
Visa et Mastercard traitent aujourd’hui la majorité des transactions par carte en Europe, prélevant au passage des commissions qui pèsent sur les commerçants et les consommateurs. L’arrivée d’un réseau paneuropéen porté par des acteurs bancaires nationaux bien implantés change la donne : ces applications comptent déjà des dizaines de millions d’utilisateurs actifs sur leurs marchés domestiques respectifs.
Wero, porté par les banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE), compte déjà plusieurs millions d’utilisateurs en France depuis son lancement en 2024. Bizum, le leader espagnol, dépasse les 28 millions d’utilisateurs. Bancomat revendique plus de 40 millions de comptes en Italie. MB WAY est utilisé par 85 % des détenteurs de comptes bancaires au Portugal. Vipps MobilePay, fusion des leaders norvégien et danois, couvre plus de 80 % de la population scandinave.
Le déploiement se fera en deux temps. Dès 2026, les virements entre particuliers seront disponibles sur l’ensemble des treize pays couverts, d’Andorre à la Suède. Les paiements en ligne et en magasin suivront en 2027. À terme, cette coalition couvrira 72 % de la population de l’Union européenne et de la Norvège.
EuroPA, le prototype qui a ouvert la voie
L’alliance EuroPA, qui connecte déjà l’Espagne, le Portugal, l’Italie et Andorre depuis mars 2025, a servi de laboratoire pour ce projet d’envergure. Résultat : six millions d’euros y ont transité en un an, sans aucune campagne promotionnelle particulière. Un signal encourageant pour les partenaires, qui misent sur un décollage rapide une fois l’interopérabilité généralisée.
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, avait elle-même insisté en avril 2025 sur la nécessité d’une infrastructure de paiement européenne indépendante. Les propos de la BCE trouvent aujourd’hui une traduction concrète. L’Europe dispose désormais de l’infrastructure, de l’échelle et de la vision pour offrir une alternative robuste et fiable dans le domaine des paiements.
Quel impact pour les commerçants et les consommateurs ?
Pour les commerçants européens, l’arrivée de cette alternative pourrait alléger le poids des commissions bancaires. Les frais d’interchange facturés par Visa et Mastercard sur chaque transaction représentent une charge récurrente pour les TPE et PME. Un réseau européen, adossé aux banques locales, pourrait proposer des conditions plus favorables, même si les tarifs précis n’ont pas encore été dévoilés.
Côté consommateurs, l’avantage principal est la simplicité : plus besoin de se demander si le destinataire utilise la même appli. Wero, Bizum, Bancomat, MB WAY ou Vipps MobilePay : un seul réseau, une seule expérience. Les paiements de particulier à particulier seront les premiers concernés dès cette année, un segment en forte croissance où les solutions nationales restent encore cloisonnées.
Souveraineté numérique : l’enjeu qui dépasse les paiements
Derrière l’annonce, c’est toute la question de la souveraineté numérique européenne qui se joue. Les données financières des citoyens européens, aujourd’hui en grande partie traitées par des infrastructures américaines, resteront sur le continent. Un argument de poids alors que les régulateurs européens multiplient les initiatives pour reprendre le contrôle des données stratégiques.
Les cinq partenaires de l’alliance ont confirmé travailler avec les régulateurs nationaux et la BCE pour garantir la conformité du réseau avec les normes de sécurité et de protection des données européennes, notamment le RGPD et la directive DSP2. Le cadre réglementaire est d’ailleurs un atout : l’Europe dispose avec l’open banking (DSP2) d’un terreau favorable à l’émergence de solutions de paiement alternatives, sans dépendre des réseaux établis outre-Atlantique.
La route vers une autonomie complète est encore longue. Mais avec 130 millions d’utilisateurs potentiels, un calendrier de déploiement arrêté et des acteurs bancaires de premier plan derrière le projet, l’Europe des paiements n’est plus une promesse : elle devient une réalité industrielle. Reste à voir si les consommateurs adopteront massivement ces solutions face à la commodité des cartes Visa et Mastercard.
