Face a la penurie mondiale de RAM et a la hausse vertigineuse des prix des composants, une equipe de l’Ohio State University propose une piste aussi inattendue que prometteuse : des memristors a base de mycélium de champignon shiitake. La performance reste un million de fois inferieure a celle de la DDR5, mais les implications depassent largement le laboratoire.
Depuis 2024, l’industrie du stockage et de la memoire vive traverse une crise sans precedent. Les prix de la RAM ont bondi de 50 % en 2026, selon une analyse du cabinet Jefferies, et les delais de livraison s’allongent pour les professionnels comme pour les particuliers. Les fabricants comme Micron et Samsung peinent a suivre la demande, et la DDR4 ressort meme des usines mises a l’arret. C’est dans ce contexte de tension maximal que John LaRocco, chercheur en psychiatrie a l’Ohio State College of Medicine, et Qudsia Tahmina, professeure associee en genie electrique, ont publie des travaux dans la revue PLOS ONE, finances par le Honda Research Institute.
Leur protocole est d’une simplicite desarmante : cultiver des shiitakes et des champignons de Paris, les deshydrater une fois a maturite pour figer leurs proprietes electriques, puis les connecter a des circuits via des electrodes. En appliquant differentes tensions et frequences, les chercheurs ont observe un comportement memristif reproductible : le champignon conserve la memoire de son etat electrique precedent, meme apres coupure du courant.
Du mycélium qui calcule
Le mycélium, ce reseau de filaments souterrains qui se deploie sous le champignon, transporte naturellement de petits signaux electriques comparables aux impulsions neuronales. C’est cette propriete que l’equipe a exploitee pour creer un memristor organique : un composant dont la resistance electrique depend de l’historique des tensions appliquees, capable de stocker et de rappeler des donnees comme une puce memoire rudimentaire.
Sur deux mois de tests intensifs, les memristors de shiitake ont commute entre etats electriques a une frequence maximale de 5,85 kHz avec une precision de 90 %. Pour donner l’echelle, la DDR5 actuelle fonctionne a 4800 MHz minimum, soit environ un million de fois plus vite. On est aux balbutiements d’une technologie, pas a son remplacement. La precision de 90 % est bien loin des 99,9999 % exigés par l’informatique conventionnelle.
Biodégradable, cultivable, radiorésistant
L’interet de cette approche ne reside pas dans la vitesse brute, mais dans les caracteristiques uniques des composants bio-sources. Les memristors fongiques sont entierement biodegradables et cultivables sans terres rares ni metaux lourds. Leur consommation energetique en veille est extremement faible, un avantage decisif pour l’informatique de proximite ou les capteurs IoT en environnement contraint.
Autre particularite remarquable : ajouter davantage de champignons au circuit ameliore les performances, un comportement collectif comparable a celui des reseaux neuronaux biologiques. Plus les filaments de mycélium sont nombreux, plus la capacite de commutation est stable. Et le shiitake presente une resistance naturelle aux radiations ionisantes, une propriete qui ouvre des perspectives pour les missions spatiales, les reacteurs nucleaires ou les datacenters en environnement extreme, la ou les puces en silicium sont rapidement degradees par les particules.
Cette approche s’inscrit dans un mouvement plus large de recherche sur le biocomputing. D’autres equipes dans le monde explorent des memristors a base de proteines, d’ADN ou de soie d’araignee. L’originalite des travaux de l’Ohio State est d’utiliser un organisme complet, pas seulement une molecule isolee, et de demontrer un comportement memristif fongique reproductible sur deux mois.
Une preuve de concept, pas une révolution immédiate
Il serait tentant de vendre cette decouverte comme la fin de la penurie de RAM. La realite est plus nuancee : les memristors organiques restent bien trop volumineux pour integrer un circuit imprime classique. Chaque echantillon est un morceau de champignon deshydrate connecte a des electrodes artisanales, loin des standards de miniaturisation de l’industrie des semi-conducteurs.
Mais la piste du calcul neuromorphique bio-source, ou le composant pousse dans un substrat au lieu d’etre grave dans du silicium, vient de gagner une preuve de concept fonctionnelle publiee dans une revue a comite de lecture. Alors que l’industrie cherche des alternatives aux terres rares et que la consommation energetique des datacenters explose avec la demande en IA, les champignons pourraient bien avoir leur mot a dire dans l’informatique de demain.
Pour les professionnels de la tech, l’interet depasse la curiosite de laboratoire. La dependance de l’industrie aux semi-conducteurs asiatiques et la volatilite des prix de la RAM depuis 2024 ont pousse les DSI a revoir leurs strategies d’approvisionnement et a diversifier leurs sources. Une alternative locale, cultivable et biodegradable change completement la donne : fini la course a la gravure en nanometres, place a la culture en substrat. Le chemin vers la commercialisation reste long, mais la convergence entre la penurie de composants, l’explosion de la demande en IA et l’emergence du biocomputing ouvre une fenetre que les investisseurs commencent a regarder de pres.
