La technologie calme les peurs irrationnelles. Entre SharkEye en Californie et SharkSpotter en Australie, des drones equipes d’intelligence artificielle traquent les requins avant qu’ils n’approchent des nageurs. Resultat : 92 % de precision, des alertes en temps reel et zero tortue tuee.
Quarante-cinq ans apres que Les Dents de la mer a ancre la peur du grand requin blanc dans l’imaginaire collectif, la technologie offre une reponse bien plus efficace que les filets et les helicopteres : des drones survolent les plages, une IA analyse en direct les images et alerte les secours a la moindre silhouette suspecte.
C’est SharkEye, programme du Benioff Ocean Science Laboratory de l’universite de Californie a Santa Barbara, qui ouvre la voie. Finance par Marc Benioff, fondateur de Salesforce, le dispositif fait voler des drones a 37 metres d’altitude au-dessus de Padaro Beach, en Californie, veritable nurserie de jeunes requins blancs. Le modele d’apprentissage automatique a ete entraine sur plus de 15 000 images et atteint une precision proche de 92 %. A titre de comparaison, un pilote humain ne repere un squale que dans 60 % des cas, souvent gene par les reflets et l’eau agitee.
L’oeil de l’IA depasse largement l’humain
En Australie, SharkSpotter assure la meme mission avec des drones Westpac Little Ripper, developpes par l’universite de technologie de Sydney. Le systeme reconnait 16 especes de requins et les distingue des dauphins, des raies ou des baigneurs avec 90 % de reussite. Un helicoptere, lui, plafonne a 17 % de detection, un avion a 12 %. L’avantage du drone est double : il couvre plus de surface et ne se fatigue pas.
Un operateur humain garde neanmoins la main : il valide les images transmises par l’IA avant de declencher l’alerte aupres des secouristes. Les drones patrouillent aujourd’hui 15 plages du Queensland et de Nouvelle-Galles du Sud, et ont contribue a une cinquantaine de sauvetages en un an. En 2018, a Lennox Head, un drone Little Ripper a meme largue une bouee pour secourir deux adolescents emportes par le courant.
Des filets qui tuent, des drones qui sauvent
Les traditionnels filets anti-requins presentent un lourd tribut ecologique : ils capturent et tuent tortues, dauphins et raies sans distinction. Les drones eliminent ce probleme. La surveillance aerienne protege les nageurs sans detruire la faune marine.
Le besoin devient urgent. Le rechauffement climatique rapproche les requins des cotes, et les baigneurs croisent plus souvent leur route. En 2025, le Fichier international des attaques de requins a recense 65 morsures dans le monde, dont 9 mortelles. Des chiffres qui restent infimes rapportes aux centaines de millions de baignades annuelles, mais que la technologie pourrait reduire encore.
Un marche de la surveillance qui s’ouvre
Les start-up et laboratoires travaillent deja sur des systemes embarques plus legers, des algorithmes capables de fonctionner directement sur le drone sans liaison sol, et des modeles entrainees sur des bases toujours plus larges pour ameliorer la detection des especes dangereuses. La Reunion a deja teste le dispositif australien, et d’autres regions du monde pourraient suivre.
Le schema technique repose sur un pipeline classique de vision par ordinateur : le drone capture un flux video en continu, chaque image est decoupee en zones, et un modele de detection d’objets (type YOLO ou ResNet) analyse chaque zone pour identifier la presence d’un requin. Les chercheurs californiens ont optimise leurs algorithmes pour fonctionner sous des conditions de luminosite variables, avec des eaux parfois troubles et des reflets changeants. Un travail qui explique les 92 % de precision obtenus sur le terrain apres cinq ans d’entrainement continu.
L’entrainement des modeles d’apprentissage constitue un defi technique majeur. Chaque image doit etre labellisee manuellement, requin, dauphin, raie, baigneur, vague, avant d’alimenter le reseau de neurones. Les bibliotheques de photos sous-marines et aeriennes s’enrichissent chaque annee, et les chercheurs californiens affinent leurs algorithmes pour reduire encore les faux positifs, qui pourraient provoquer des fermetures de plage inutiles.
La question du cout reste un frein a l’expansion. Un drone SharkSpotter coute environ 250 000 dollars australiens piece, auxquels s’ajoutent la formation des operateurs et la maintenance. L’Etat de Nouvelle-Galles du Sud a alloue 34 millions de dollars australiens a son programme de drones anti-requins, preuve que l’investissement est juge rentable face aux risques humains et a l’impact economique d’une plage fermee ou d’une attaque mediatisee.
Car au-dela de la securite, le calcul economique est clair. Une seule attaque mortelle peut faire fuir les touristes d’une region entiere pendant des semaines. Les drones, combines a l’IA, offrent un compromis inedit : protection maximale des baigneurs, impact minimal sur l’ecosysteme marin, et cout d’exploitation inferieur a celui des helicopteres de surveillance.
Si l’effet Spielberg a installe la peur du requin dans les tetes, l’IA est en train de prouver que la meilleure parade n’est pas le filet, mais le regard froid et infatigable d’un algorithme.
