Dans la nuit du 6 au 7 juin 2026, Patrick Drahi a signé la vente de SFR à ses trois rivaux historiques pour 20,35 milliards d’euros. Une opération qui semblait impossible il y a deux ans, quand la dette d’Altice tutoyait les 24 milliards et que les créanciers considéraient ses actions comme sans valeur. Bilan de l’opération : le magnat des télécoms empoche environ 2 milliards nets, et conserve le vrai trésor.
Revenons en 2014. Patrick Drahi rachète SFR à Vivendi pour 13,5 milliards d’euros via un montage de LBO classique mais agressif : la holding Altice emprunte 15,8 milliards plutôt que d’utiliser ses fonds propres. À l’époque, SFR affiche 11,5 milliards de chiffre d’affaires annuel et 15 000 salariés. Le pari est audacieux, le levier massif.
Dix ans plus tard, le tableau a changé. Le chiffre d’affaires de SFR est passé sous la barre des 10 milliards pour la première fois en 2025 (9,2 milliards), les effectifs ont fondu à 8 000 salariés, et la dette d’Altice France a grimpé jusqu’à 24,1 milliards d’euros, un niveau jugé insoutenable par les analystes. Un mur de remboursement de 6 milliards attendait l’entreprise en 2027. La suite ressemble à une partie d’échecs financière où chaque coup est joué sous la menace du mat.
Mars 2024, premier dégagement. Drahi cède Altice Media (BFM TV, RMC) au groupe CMA CGM pour 1,55 milliard d’euros. Août 2024, deuxième round : sa participation de 24,5 % dans l’opérateur britannique BT part pour environ 3,7 milliards. Deux coups qui allègent la pression, mais ne règlent pas le problème structurel.
24,1 milliards de dette, un plan de sauvetage, et la martingale
Février 2025 marque le tournant. Drahi négocie avec un consortium de 17 fonds créanciers, emmenés par BlackRock, Pimco et Fidelity. L’accord est aussi brutal qu’efficace : 8,6 milliards d’euros de dette purement effacés, en échange de 45 % du capital d’Altice France. La dette restante tombe à 15,5 milliards, les échéances sont repoussées de 2027 à 2028, et Drahi conserve 55 % du capital ainsi que le contrôle opérationnel. Le plan est validé le 4 août 2025 par le tribunal des activités économiques de Paris.
La machine est relancée. Dès l’automne 2025, le processus de vente de SFR est officiellement ouvert. Une première offre conjointe de Bouygues, Free (Iliad) et Orange à 17 milliards est rejetée. Drahi tient bon, et le 17 avril 2026, les négociations exclusives reprennent sur la base de 20,35 milliards d’euros, montant confirmé à la signature du protocole d’accord dans la nuit du 6 au 7 juin.
2 milliards dans la poche, et un trésor caché à 8 milliards
Le calcul est simple, mais ses implications sont vertigineuses. Sur les 20,35 milliards versés par le consortium, la majeure partie sert à rembourser la dette résiduelle d’Altice France (15,5 milliards) et à rétribuer les créanciers devenus actionnaires à 45 %. La part nette qui revient à Drahi est estimée à environ 2 milliards d’euros, selon les calculs publiés par L’Essentiel de l’Éco.
Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. XPFibre, la filiale fibre optique d’Altice, est exclue du périmètre de vente. Cette infrastructure gère 7,3 millions de lignes en zones rurales et sa valorisation est estimée entre 7,8 et 8,4 milliards d’euros selon les sources. Drahi la conserve intégralement, une cession future de cet actif, déjà en discussion, pourrait lui rapporter plusieurs milliards supplémentaires.
À cela s’ajoutent les actifs déjà cédés : 1,55 milliard pour Altice Media, 3,7 milliards pour BT, sans compter La Poste Mobile et les centres de données. Quand on additionne, le « jackpot » dépasse largement les 2 milliards immédiats.
En 2025, le magazine Challenges classait Patrick Drahi 19ᵉ fortune de France avec 7 milliards d’euros. À l’issue de l’opération, et avant toute cession de XPFibre, ce classement pourrait connaître une révision significative.
Et maintenant ?
L’opération doit encore passer sous les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence, ou de la Commission européenne, la compétence n’étant pas encore tranchée. Le calendrier prévoit une finalisation des documents au second semestre 2026 et une clôture effective au second semestre 2027. Soit environ 18 mois de procédure réglementaire, avec des engagements attendus sur les prix, l’accès aux infrastructures, et le sort des 8 000 salariés.
Les syndicats, eux, ne cachent pas leur inquiétude. Malgré des garanties de maintien dans l’emploi jusqu’à début 2029, la fusion des réseaux des trois opérateurs laisse présager des restructurations. Entre 2014 et 2026, SFR a déjà perdu près de la moitié de ses effectifs.
Et pendant que Bruxelles et Paris examinent le dossier, Patrick Drahi, lui, a déjà commencé à préparer la vente de XPFibre. La boucle n’est peut-être pas tout à fait bouclée.
